Chef indienne, styliste pour moustaches, dresseuse de loutres. Et en plus elle lit.

Mercredi 15 mai 2013 à 21:44

 Villa avec piscine - Herman Koch

" Les fonctions d'un médecin généraliste sont simples à décrire. Il n'a pas à guérir les gens, il n'a qu'à s'assurer qu'ils ne se rendent pas en masse chez les spécialistes et dans les hôpitaux. Son cabinet est un avant-poste. Plus le médecin généraliste retient de patients dans son avant-poste, plus il exerce bien son métier. C'est un simple exercice d'arithmétique. Si nous, médecins généralistes, nous adressions tous ceux qui présentent la moindre démangeaison, plaque ou toux à un spécialiste ou à l'hôpital, le système s'effondrerait totalement. Totalement. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/liv3248villaavecpiscine.jpgMarc Schlosser est médecin généraliste. Il a plutôt bien réussi, est marié à une femme adorable, Caroline, a deux filles aimantes et parfaites, Julia et Lisa. Un charmant tableau d'une famille aisée néerlandaise, jusque là. Lorsque Ralph Meier, acteur de théâtre et de cinéma, entre dans le cabinet de Marc, l'histoire est déjà en route. Les rouages s'imbriquent parfaitement les uns dans les autres, il n'est plus possible de faire machine arrière, il faudra aller jusqu'au bout. Ralph est sympathique, sa femme Judith aussi. Tellement sympathique d'ailleurs, que Marc passerait bien volontiers plus de temps avec elle. Jusqu'à partir en vacances dans la maison des Meier, au bord de la mer. Et puis Lisa et Julia s'entendent tellement bien avec les garçons Meier. Pas le choix pour Caroline, on ne lui a pas vraiment demandé son avis. Ce sont les vacances d'un homme qui s'ennuie, qui s'ennuie de sa femme, de sa vie, qui voudrait un peu de piment, d'aventure. Les aventures vont venir, mais pas vraiment celles qu'il souhaitait. Un événement va se produire, obligeant Marc à prendre une décision, qui pourrait bien changer le cours de sa vie si calme et richement plate. Il ne s'était absolument pas préparé à ce qui allait suivre... 

Difficile de résumer ce livre sans trop en dire. Il faut donner le cadre, mais pas vraiment parler de l'intrigue, tant elle se dénoue au fur et à mesure que le roman avance. Le cadre ne m'emballait pas trop au départ. Une petite vie nette de médecin généraliste, ça n'est pas follement exotique. J'ai tout de même été agréablement surprise à la lecture. Il est extrêmement difficile de s'attacher au personnage de Marc. Il paraît tour à tour prétentieux, incompétent et manipulateur. Il a tout, et pourtant va chercher ailleurs une histoire sentimentale. On ne peut pas l'apprécier, on ne peut pas cautionner ce qu'il fait, mais on ne peut pas ne pas le comprendre. Ses choix deviennent évidents au fil du roman. 

L'univers un peu malsain des relations de couple, des regards libidineux de Ralph Meier et de l'infidélité mettent parfois mal à l'aise. On a l'impression de regarder une scène où l'on n'a pas été convié. Ca dérange, et c'est probablement fait exprès. Herman Koch prête à son personnage des discours extrêmement intéressants mais désabusés sur l'Humain. Adieu au rêve, on nous ramène à la basse réalité des corps, aux hormones, à la biologie. Le sentimentalisme n'existe pas, il y a l'instinct de reproduction, de survie, les chairs flasques et le dégoût des autres. Pourtant on se laisse attendrir. Par les erreurs d'un homme qui ressemble à un grand gamin, 

On assiste à des vacances banales, pleines de petits conflits, de petits secrets, de gros mensonges. Et puis arrive le drame. Ce point d'acmé du récit où tout bascule, où tout fait sens, finalement. Le puzzle s'imbrique parfaitement, et l'histoire racontée par le personnage principal semble logique et implacable. Et puis on comprend rapidement où il veut en venir. Pourquoi Ralph Meier est venu le consulter, était-il malade ? L'est-il devenu ? On s'interroge, on se dit que non, ce n'est pas possible, et pourtant si. On a l'impression d'avoir été dupé, mais d'en être très content. On a été pris au piège et c'est formidable parce que ça donne un souffle puissant au roman. 

Il a manqué quelque chose pour que je sois totalement emportée par ce livre. Peut-être ne me suis-je pas totalement attachée aux personnages, peut-être parce qu'au fond je les détestais d'être aussi banals, de répéter leurs erreurs. Mais je dois avouer que c'est un roman très bien construit, où le but est justement de montrer un aspect du réel. De s'ancrer dans un quotidien reproductible à l'infini. Et c'est pour cela que je trouve, finalement, que c'est un roman bien ficelé. 

Merci encore aux éditions Belfond, pour l'envoi de ce service de presse.
 

Herman Koch. Villa avec piscine. Belfond, 2013. 380p. 
Traduit par Isabelle Rosselin

Lundi 6 mai 2013 à 10:10

 Les Mystères de Winterthurn - Joyce Carol Oates 

" En racontant l'incident après des mois, des années, Phineas Cutter ne put s'empêcher de l'embellir : les mains gantées de la "Nonne bleue" tremblaient violemment ; l'infinie pâleur de sa peau transparaissait sous sa voilette ; sa voix trahissait l'agitation, la culpabilité. Plus tard, il affirma, sans être conscient du mensonge, que la maîtresse et son domestique avaient échangé plus d'un regard "lourd de signification" en sa présence ; Mlle Georgina éprouva le besoin de s'appuyer sur le bras de Pride en s'en allant. Ah ! Les yeux noirs, perçants, étranges de la femme ne l'avaient-ils pas fixé d'une manière troublante ... ! " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/9782253162995T.jpgWinterthurn, ses habitants aux moeurs irréprochables, ses manoirs, sa bonne société de la fin du XIXème siècle. C'est ici, dans l'Est des Etats-Unis, que vit la famille Kilgarvan, dans son manoir de Glen Mawr. Georgina élève ses demies-soeurs, Thérèse et Perdita, depuis la mort de leur père. C'est chez ces charmantes mais solitaires jeunes filles que le premier meurtre se déroulera. Un nourrisson assassiné, sa mère perdue dans les affres de la folie. Xavier Kilgarvan, un cousin nourrissant des ambitions policières, décide de mener l'enquête. Douze ans plus tard, cinq jeunes femmes sont retrouvées tour à tour dans le Demi-Arpent du Diable, violentées, torturées. Le lieu serait hanté depuis plusieurs décennies. Qui est le coupable ? Xavier décide de revenir à Winterthurn pour se plonger dans cette affaire. De nouveau douze ans plus tard, c'est le pasteur, une paroissienne apparemment très proche de lui et la mère du saint homme qui sont retrouvés baignant dans leur sang, tué à coups de hache. Pour une troisième et dernière enquête dans le lieu tourmenté de son enfance, Xavier Kilgarvan se déplace, prêt à résoudre l'énigme de sa vie, l'énigme des Mystères de Winterthurn. 

Joyce Carol Oates est une auteur plus que prolifique, et jusqu'à aujourd'hui, beaucoup de ses romans avaient suscité ma curiosité, sans que je prenne le temps d'en lire un seul. Voilà maintenant chose faite, et je ne  regrette absolument pas cette découverte, car il s'agit, je pense, du début d'une belle histoire entre cette auteur et moi. 
Les Mystères de Wintherthurn fait partie d'une trilogie écrite par l'auteur, bien que chaque tome puisse se lire indépendamment des autres. Ils sont qualifiés de trilogie car ils ont une ambiance similaire, celle des romans gothiques de la fin du XIXème siècle. On retrouve tous les éléments de l'angoisse, distillés avec talent au fil du roman. Le décor, une ville pittoresque sans grand éclat, un manoir maudit et hanté. Les personnages, de jeunes femmes sensibles et pâles pouvant se balader la nuit. Des apparitions fantomatiques, des bruits suspects et inexplicables, au lever du jour, des découvertes sanglantes et abominables. Il ne m'en fallait pas plus, j'étais conquise. 

Ce qui m'étonne et me ravit dans le style de Joyce Carol Oates, c'est sa perfection, sa recherche. Pour une auteur qui publie plus de trois livres par an, on pourrait s'attendre à une forme de relâchement dans l'écriture. Or, j'ai trouvé ce roman extrêmement travaillé, avec un vocabulaire riche, des descriptions très visuelles et vivantes. Dès qu'elle décrit un personnage, un lieu, il prend instantanément vie devant nos yeux. Ses personnages sont profonds, travaillés. Ils ont leur part d'ombre, leurs faiblesses. On en déteste certains, on s'attache beaucoup à d'autres, Joyce Carol Oates réussit à impliquer totalement le lecteur dans son roman et c'est un vrai bonheur. 

Les Mystères sont également très bien ficelés. Chaque intrigue, chaque enquête gagne en intensité au fur et à mesure que l'on approche du dénouement. L'auteur sème le doute, et laisse souvent le lecteur dérouté, ne sachant s'il doit se raccrocher au réel ou au surnaturel. C'est tout le principe du roman gothique. Elle arrive à instaurer un suspense très efficace tout en jouant sur l'aspect très psychologique de la peur et de ce que l'on peut imaginer lorsque l'on se trouve dans une situation angoissante. Les personnages sont victimes de phénomènes surnaturels, ou bien d'eux-mêmes ? C'est cet équilibre qu'elle tient d'une main de maître. 


En bref, entre un sujet qui m'intéresse particulièrement, des intrigues menées magistralement, une ambiance de malaise et d'angoisse latents, des personnages creusés, ce roman m'a beaucoup beaucoup plu, et je pense que l'on peut même dire que c'est un coup de coeur. J'ai hâte de découvrir d'autres romans de cette auteur. 

Joyce Carol Oates. Les Mystères de Winterthurn. Le Livre de Poche, 2013. 528 p.

Lundi 29 avril 2013 à 9:03

 L'Eternel - Joann Sfar 

" - On est dans le troupeau d'Israël depuis trente siècles, alors tu ne peux pas me suspecter d'ourdir contre notre lignée des complots dépréciatifs ! Mais regarde le sérieux de cette fille ! Il faut éviter les juives, c'est pourtant simple.
- Elle me plaît. Je t'écoute pas. 
- Elle a les yeux du père. Son père, ton père. Tous ceux qui nous les ont brisées depuis toujours avec "croissez et multipliez". Tu la vois, tu débandes, parce que tu penses qu'en la baisant tu rends les parents heureux. Tu peux baiser, toi, avec toute la famille qui applaudit ? Tu as vu sa tribu, des luthiers de père en fils qui font des prières en vernissant leurs instruments, à se demander si on a le droit de faire danser des gens en jouant là-dessus ?" 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/9782226246851g.jpgIonas n'a pas grand chose à voir avec son frère Caïn, si ce n'est une sorte de fierté à faire la guerre. Caïn est plutôt du genre à trousser la première paysanne qui passe, alors que Ionas a juré fidélité et amour à Hiéléna, qu'il épousera dès la fin de la guerre. Sauf que l'histoire ne va pas du tout se passer comme ça. Lors d'une bataille, Ionas meurt. Caïn se rend chez Hiéléna pour lui annoncer la nouvelle, la trouve finalement ravissante, et pour honorer la mémoire de son frère, l'épouse. Joann Sfar l'écrit "Les morts reviennent sur terre quand on leur brise le coeur". Ionas, un peu moins fringuant que lorsqu'il était en vie, part en quête de sa bien aimée. Lorsqu'un impérieux besoin de mordre le premier venu l'empêche d'aller plus loin. Rapidement, il comprend qu'il est devenu vampire, qu'il ne contrôle pas tout à fait ses accès de colère et ses appétits, et que la plupart du temps, il laisse un carnage derrière lui sans même prendre la peine de nettoyer. Et le pire, c'est qu'il n'est pas seul. Haydée, l'ancienne fiancée de Caïn, pourtant trépassée elle aussi, a décidé de se venger et de récupérer son amant. Ionas a décidément beaucoup trop de choses à gérer pour un mort, alors si en plus se rajoute une culpabilité toute juive à tuer des gens, il ne lui reste plus que la psychanalyse. 

Après avoir entendu Joann Sfar à la Grande Librairie, j'avais très envie de lire L'Eternel. L'humour de l'auteur et sa manière décalée de traiter le sujet avaient tout pour me plaire. J'ai retrouvé l'humour tout au long de ce roman, même si je n'ai pas été totalement convaincue par ce roman. 

Le roman est divisé en deux parties, une qui se situe au début du XXème siècle, et une qui se déroule de nos jours. Le lien entre les deux parties n'apparaît vraiment qu'à la fin du roman, ce qui m'a laissée assez perplexe pendant un moment. La première partie nous parle de Ionas lorsqu'il est encore à Odessa, et la seconde l'amène à Brooklyn. Tout au long du roman, j'ai apprécié l'humour de Joann Sfar, le côté absurde qu'il donne à chaque situation, sa manière de rendre des détails absolument essentiels. C'est un texte très visuel, qui pourrait très bien passer en lecture à voix haute ou sur un autre support. 

Le mythe du vampire est repris, mais l'auteur brise les codes, puisque ce vampire est avant tout juif, et que cela lui pose de graves problèmes de conscience. Le roman est très centré autour de la judéité des personnages, de tout les interdits que la religion leur pose, de la question des rites, de la mémoire, de la culpabilité permanente. Joann Sfar apporte beaucoup d'autodérision, d'humour à la question de la religion, bien que l'on sente que ces questions sont réellement présentes chez lui. 

On s'attache assez facilement au personnage de Ionas, complètement perturbé par ce retour à la non-vie, cette nécessité de tuer, son impuissance à agir face à son amour perdu. Il est en pleine crise existentielle, voudrait massacrer la moitié de la planète mais ne se résout qu'à mordre d'une seule dent ses victimes, à ne jamais les tuer... On croise une psychanalyste veuve de rock-star, un loup-dragou dont les symptômes font forcément sourire, une mandragore amoureuse, un antique Lovecraft vivant reclus dans son appartement avec un homme poisson. En bref, on voit tout et n'importe quoi, mais Joann Sfar réussit à nous prouver que c'est tout à fait normal. 

Malgré ces beaux éléments, ce roman n'a pas réussi à me convaincre totalement. J'ai trouvé qu'il y avait des longueurs dans certaines parties, notamment la première, que l'on tournait parfois en rond. Ce qui est dommage, car une écriture un peu plus efficace aurait mis en valeur le style, l'humour. De plus, bien que Joann Sfar ne soit pas un novice de l'écriture, on sent que c'est un premier roman, avec les maladresses qui l'accompagnent. L'héritage de la BD se sent, certaines scènes vont très vite, alors que l'on aimerait des explications, que ce soit un peu moins expéditif (au contraire d'autres qui traînent un peu en longueur). Mais dans l'ensemble, j'ai passé un moment sympathique avec Ionas, Haydée, Rebecka et Hiéléna. 

Pour le classement, j'ai décidé de le mettre en Fantastique, car les thèmes abordés dépassent largement le cadre simple de la littérature française. 


Joann Sfar. L'Eternel. Albin Michel, 2013. 454p. 

Jeudi 25 avril 2013 à 21:07

 L'Homme de Lewis - Peter May 

" Pourquoi étiez-vous si désireux de savoir depuis combien de temps ce corps se trouvait dans la tourbe ?
- Pour m'en débarrasser, professeur, et le confier aux archéologues.
- Je crains fort que cela ne soit pas possible, inspecteur.
- Pourquoi ?
- Parce que cela fait tout au plus cinquante-cinq ans que ce corps est dans la tourbe. "
L'indignation se lisait sur le visage de Gunn. " Vous m'avez dit il n'y a pas dix minutes que vous n'étiez pas une putain de machine à datation au carbone." Il prit plaisir à insister sur le "putain". "Alors, comment pouvez-vous être sûr de ça ?"
Mulgrew sourit. "Regardez son avant-bras droit avec attention inspecteur. Vous pourrez constater que nous avons là un portrait grossier d'Elvis Presley, au-dessus de la mention Heartbreak Hotel. Par ailleurs, je suis à peu près certain qu'Elvis n'a pas vécu avant la naissance du Christ. Et, en tant que fan confirmé, je peux vous dire sans hésitation qu'Heartbreak Hotel a été numéro un des hit-parades en 1956." 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/9782330014414175.jpgL'Homme de Lewis est la suite de l'Ile des chasseurs d'oiseaux, chroniqué précédemment. Alors attention aux spoilers ! 

Nous retrouvons notre Fin Macleod pour un nouveau roman, mais cette fois-ci il a quitté la police et a décidé de revenir pour une durée indéterminée sur l'Ile de Lewis. Séparé de Mona, il semble envieux de recommencer sa vie, de créer un vrai lien avec Fionnlagh, son fils, et reprendre contact avec Marsaili, son amour de jeunesse. C'est sans compter sur la découverte d'un corps, extraordinairement bien conservé dans la tourbe, après plusieurs décennies. Il s'agit d'un jeune homme, assassiné sauvagement, et qui aurait un lien de parenté avec le père de Marsaili. Le problème, c'est que celui-ci s'embourbe peu à peu dans les brumes d'Alzheimer et ne peut être vraiment d'une grande aide. Pourtant, au fond de lui, tous ses souvenirs resurgissent, les uns après les autres, seulement; il n'y a personne pour les relier, ou y accorder le moindre crédit. Fin est en partie chargé de s'occuper du vieil homme, mais également de trouver des informations sur le jeune homme retrouvé dans la tourbe. Toute cette histoire va le transporter cinquante ans auparavant, et mettre à jour des événements sombres de l'histoire de l'Ecosse. Particulièrement en ce qui concerne le sort réservé aux orphelins, souvent envoyés sur les îles Hébrides, afin de servir de main d'oeuvre. 

Déjà totalement convaincue par l'Île des chasseurs d'oiseaux, je n'ai pas attendu longtemps avant de me jeter sur la suite. On retrouve l'ambiance du premier volume, une atmosphère paisible et chargée de traditions. En plus de la situation contemporaine des îles Hébrides, on est plongé dans une Ecosse d'après-guerre assez rude, réservant un sort peu enviable aux orphelins. Historiquement, c'est encore une fois très fouillé. On sent que l'auteur a passé du temps à faire des recherches, afin de resituer de manière aussi précise que possible un contexte historique et social très dense. 

C'est également un roman sur le mensonge, la dissimulation, la quête d'identité. Peut-on se construire sur un mensonge ? Quelles racines sont les nôtres lorsque l'on apprend que tout ce sur quoi on a bâti notre vie est faux ? Peter May aborde ces thèmes à travers des personnages auxquels on s'était déjà attaché dans le premier tome, et avec qui l'on chemine encore une fois. Le personnage de Fin est moins mis en avant que dans l'Île des chasseurs d'oiseaux, il est moins présent, dans un sens. Mais ce n'est pas un défaut, car cela permet de découvrir Tormod Macdonald et son histoire, remontant à quelques décennies.

L'enquête en elle-même n'est pas très policière. C'est surtout une lutte entre la maladie et le besoin des souvenirs de Tormod de refaire surface. Finalement, on se moque un peu de trouver un coupable, car c'est le contexte qui est important. Les éléments s'imbriquant entre eux ont plus d'intérêt que la finalité même de l'histoire. C'est un roman policier à lire pour son ambiance, son décor. Si l'on est amateur de sensations fortes et de rebondissements, on trouvera sûrement qu'il manque de rythme. Mais ce n'est pas le but de l'Homme de Lewis. Il faut simplement se laisser bercer par l'auteur, par Tormod qui égraine ses souvenirs, par Fin, et par tous ces habitants de Lewis, qui vous content leur histoire, au son du vent soufflant sur la lande. 


Peter May. L'Homme de Lewis. Babel noir, 2013. 380p.

Dimanche 14 avril 2013 à 23:02

 L'Île des chasseurs d'oiseaux - Peter May

" Le dimanche, lorsque Fin était enfant, toute l'île fermait. On ne trouvait rien à manger ou à boire, impossible d'acheter des cigarettes ou de l'essence. Il se souvenait des touristes qui erraient dans les rues pendant le sabbat, assoiffés et affamés, coincés sur l'île jusqu'au premier ferry du lundi. Bien sûr, tout le monde savait que lorsque les églises de Stornoway se vidaient, les pubs et les hôtels se remplissaient de noceurs du dimanche qui, en secret, entraient par la porte de derrière. Après tout, ce n'était pas illégal de boire pendant le sabbat, juste inconcevable. En tout cas, il importait de ne pas être vu. " 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/82856681o.gifL'inspecteur Fin Macleod vient de perdre tragiquement son fils et ne semble pas prêt à remettre le pied au travail. Mais son couple bat de l'aile et il a désespérément besoin de penser à autre chose que tous ces problèmes accumulés. Sa direction décide de l'envoyer sur l'Île de Lewis, dont il est originaire. Cette île au large de l'Ecosse a été le décor d'un meurtre dont la mise en scène macabre ressemble étrangement à une affaire dont Fin s'est occupé à Edimbourg. Il n'y a pas remis les pieds depuis vingt ans, et tous ses souvenirs vont lui revenir en pleine face. Afin de mener cette enquête à bien, il devra questionner ses anciens amis, visiter les lieux de son enfance, revivre certains drames. Et petit à petit, il se rend compte que cette enquête  n'est pas si anodine que cela, que tout à été fait pour qu'il revienne sur l'île, comme un appel de son passé, ou bien de quelqu'un encore bien vivant qui a un message à lui passer... 

Pour toute personne aimant les pays anglo-saxons, et notamment l'Ecosse, ce roman est une vraie mine d'information. Entre les traditions de chasse au guga, ou le sabbat du dimanche, on découvre au fil de la lecture un monde chargé de traditions, de coutumes et de rites que l'on ne soupçonnait pas. L'affaire policière passe presque au second plan, tant les souvenirs du personnage principal affluent, et construisent un décor extrêmement riche. Les chapitres alternent entre la première et la troisième personne, donnant plus ou moins de recul au personnage sur la situation. 

Lorsque Fin Macleod raconte ses souvenirs, il parle à la première personne, se remémore son enfance, la mort de ses parents, la vie au collège et au lycée. Mais lorsque l'Inspecteur Macleod travaille sur l'enquête de Lewis, un narrateur le met à distance, comme pour bien différencier le passé du présent. Le style de Peter May est incroyable, vivant, recherché. On ne s'ennuie pas une seule seconde, car il a l'art de créer des rebondissements là où l'on ne s'y attend pas. Et même si ce polar n'est pas aussi rythmé que d'autres livres du même genre, il sait emporter le lecteur, tant l'univers créé par l'auteur est précis et vaste. L'auteur a d'ailleurs passé plusieurs années sur l'île de Lewis, afin de travailler sur ce roman et récolter des informations. 


Le risque de faire un roman se déroulant à différentes époques, c'est de perdre le lecteur. Ici, pas de confusion possible, tout est fait afin de guider le lecteur entre les différentes parties du roman. Les personnages évoluent, grandissent, se construisent au fur et à mesure, et leur nature véritable se découvre au fil des pages. On s'attache à eux lorsqu'ils sont enfant, et on les voit différemment en tant qu'adultes. C'est un roman qui m'a donné l'impression d'être extrêmement complet et riche, et c'est pourquoi la suite m'attire énormément. Car cette série est en trois tomes, et le lecteur, charmé par l'Île des chasseurs d'oiseaux, peut suivre son cher Fin Macleod dans l'Homme de Lewis et Le braconnier du lac perdu. 


Peter May. L'Île des chasseurs d'oiseaux. Babel, 2011. 424p.

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