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Vendredi 11 avril 2014 à 20:44

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"L'adolescente grimpa l'escalier, en portant en bandoulière un sac en vinyle marron imposant. Parvenue en haut des marches, elle sortit de sa poche de chemisier un bout de papier et se mit à comparer le chiffre qui y était inscrit avec le numéro des chambres. Ayant enfin trouvé celui qui correspondait, elle posa son sac et frappa à la porte. Byron ouvrit, vêtu d'un pantalon en toile, la chemise déboutonnée, tandis que Bobby, apercevant la jeune fille, se levait du lit au moment où elle demandait :
- Vous êtes Bobby Long ?
Byron s'écarta et montra Bobby du doigt.
- Je suis la fille de Lorraine, dit-elle."

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Byron Burns et Bobby Long. Deux anciens professeurs d'université, alcooliques et sans le sou qui vivent dans une chambre d'hôtel miteuse à la Nouvelle Orléans, en compagnie de Lorraine. Lorraine a été belle, elle a été magnifique, mais elle n'est plus qu'une vieille folle obèse, dont la main est toujours fourrée dans un paquet de chips. Le trio fonctionne, la vie peut sembler belle. Mais Lorraine décède subitement, et à la porte des deux hommes apparaît un petit bout de femme de 17 ans. Hanna, fille de Lorraine, venue pour récupérer le chèque de pension de sa mère avant de rentrer dans le trou minable où elle ne fait pas grand chose de sa vie. Le rayon de soleil dans le quotidien embrumé de mauvais tabac des deux hommes. Ils veulent l'aider, pour la beauté du geste, pour la mettre dans leur lit aussi, évidemment. Elle ne se laisse pas faire, elle prend l'éducation mais leur laisse les fantasmes. Ils ont tous à y gagner. Bobby et Byron peuvent encore être utiles, et Hanna n'a pas encore l'âge d'avoir raté sa vie. Et si Lolita allait étudier chez Bukowski ? 


Rares sont les romans où l'on se dit, dès la première ligne : Ce livre est formidable. Avec quelques mots, Ronald Everett Capps plante le décor. Une caravane sordide, pas d'argent, un homme à la vie quasiment derrière lui, un loser abîmé dont le seul but consiste à tenir jusqu'à la prochaine vodka orange. Un type minable mais attachant. C'est Byron. La chance, c'est qu'ils sont deux. Bobby Long, le prolixe Bobby Long, est de la partie. L'homme capable en une seule phrase de réciter de la poésie et demander à son interlocutrice de bien vouloir montrer "un petit bout de foufoune". La grâce et la vulgarité. L'instruction et la déchéance. Ils sont beaux, ils sont lourds, usants, mais on ne veut pas les quitter. 

L'ambiance est plus vraie que nature. On s'y croit. Dans la chambre d'hôtel, dans la maison à moitié repeinte, dans les canapés défoncés avec les sans-abris, dans la cuisine qui pue la graisse et l'alcool, et la sueur rance. Et au milieu, Hanna, un personnage à mille lieues du décor, la fleur dans le tas de purin. On craint pour l'honneur de cette petite, coincée avec ces deux vieux dégueulasses bukowskiens,  et on se retrouve dans un roman de Carson McCullers ! Il y a une grâce qui se dégage de cette histoire, un grain particulier qui râpe la langue mais donne envie de continuer, de ne s'arrêter qu'à la dernière page, à la dernière ligne avec la mélancolie de laisser partir ce trio atypique et bien brossé. 

L'écriture de Ronald Everett Capps enchante, transporte, emmène en vacances, elle prend aux tripes, elle fait rire de ces deux larrons en foire avec leurs dialogues interminables et insupportables qui résonnent comme une petite musique d'ambiance. Personnages charismatiques, orateurs hors du commun, grands enfants apeurés, ils sont réalistes, ils ont des faiblesses, des failles, mais ils sont bons. C'est un livre qui s'inscrit dans la lignée des grands romans américains, sur la misère humaine, la descente aux enfers et la rédemption inespérée. C'est un texte brillant, intelligent, bourré de références, totalement prenant... 
Un roman comme un grand rayon de soleil, qui réchauffe et laisse sur la langue le goût des vodkas-orange et des cigarettes bon marché, fumées sous le porche d'une maison mal finie de la Nouvelle Orléans. 

Ronald Everett Capps. La ballade de Bobby Long. Rue Fromentin, 2014. 309p. 

Photo trouvée ici 




Mardi 8 avril 2014 à 15:08

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" J'avais rarement vu un homme aussi séduisant.
Il avait les cheveux très sombres et son visage aux traits bien dessinés suffisait à le faire remarquer, mais, plus que le reste, ce furent ses yeux qui retinrent mon regard; de couleur claire, j'imaginai qu'ils étaient bleus. Quel dommage qu'il affiche une mine aussi renfrognée ! Je me demandai qui il était ... Un frère ? Non, l'article publié dans le journal ne mentionnait qu'une soeur, peut-être était-il son fiancé ? Je me penchai à l'oreille d'Emily. Elle, qui était toujours au courant de tout serait sûrement capable de me renseigner."

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Lorsque la nouvelle de la venue de Matthew Lorley, le célèbre directeur des magasins Lorley, se répandit dans Limerick, Mrs Nothfield eut immédiatement l'idée de le marier à sa première fille Brittany. Et c'est efflanquée de son mari, professeur d'université, et de ses trois autres filles Cassandra, Nikki et Victoria. Et Cassandra, étudiante en Lettres à l'université de la ville, sait bien que sa famille peut difficilement se faire discrète en société, mais n'accepterait de personne la moindre critique sur les gens dont elle partage le quotidien. Alors que vient se permettre ce grand brun arrogant, suant le mépris et la condescendance ? Le fier Damon Drayton est sur le point d'entrer dans la vie de Cassandra et elle n'est pas vraiment d'accord. Il se trouve qu'elle a un certain nombre de préjugés sur lui. Et réciproquement. Et tous deux ont leur orgueil. Décidément, ce n'est pas forcément un hasard que la jeune fille étudie l'oeuvre de Jane Austen lors de son semestre ... 

Je tiens tout d'abord à remercier Demoiselle Coquelicote pour m'avoir prêté ce livre, et vous pouvez retrouver son avis sur son très chouette
blog. Je n'ai pas vraiment l'habitude de lire des adaptations de romans de Jane Austen, ayant facilement tendance à être déçue dès que l'on s'éloigne de l'oeuvre originale, et pestant dès que l'on tombe dans une réécriture similaire. Bref, en ce qui concerne Jane Austen, je ne suis jamais contente si ce n'est pas elle l'auteur. Et j'ai été plutôt surprise par cette adaptation contemporaine qui utilise la trame d'Orgueil et Préjugés, tout en modernisant les anecdotes et caractères. 

Certaines choses m'ont un peu chagrinée, les prénoms des personnages par exemple... Peut-on m'expliquer comment réussir à idéaliser un homme qui s'appelle Damon Drayton ? Impossible, heureusement que l'image de Darcy reste dans l'imagination afin de rattraper le coup. On se laisse porter par cette histoire, que l'on connaît, tout en s'amusant de la réécriture. Mr Collins est toujours un imbécile à la fidélité excessive, sauf qu'au lieu d'aduler sa protectrice, il fait ici l'éloge de sa patronne. Point de demeure de Pemberley perdue dans le Derbyshire, ici la visite se fait dans un club de golf appartenant à l'héritier ...
Les transpositions sont faites de manière intelligente et aucun détail ne manque.  

Un roman sans prétention, qui prend et fonctionne plutôt bien, lorsque l'on est une addict de Jane Austen comme je peux l'être. Les personnages sonnent plutôt juste, entre une mère d'une vulgarité incroyable, gavée de soap opera minables (jusqu'à appeler ses enfants en hommage aux personnages de sa série favorite.J'ai par contre regretté qu'une place un peu plus importante ne soit pas faite à Mr Nothfield, le père de Cassandra. C'est un personnage (Mr Bennett) que j'aime énormément dans la version originale, mais à part quelques répliques sympathiques, je ne l'ai pas trouvé assez présent dans le roman de Jess Swann. Par contre, la modernisation permet d'approfondir certains aspects de la relation Cassandra-Damon (Lizzie-Darcy) qui auraient fait rougir Jane Austen. Attention, la fin de ce roman n'est pas pour les oies blanches ! 

Au final, ce roman est vraiment divertissant, même s'il n'égale pas l'oeuvre originale. On prend plaisir à retrouver des situations et des personnages que l'on connaît et que l'on aime, tout en déplorant un peu le niveau d'écriture, qui aurait pu, à mon goût, être un peu plus travaillé.
 

Jess Swann. Amour, Orgueil et préjugés. Les roses bleues. 2013. 425p. 

Jeudi 3 avril 2014 à 20:12

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Ce voyage sera ... Mortel... 

" Pour des raisons de sécurité, la NASA avait décidé que les trois adolescents tirés au sort devraient avoir quatorze ans révolus mais ne pourraient pas être âgés de plus de dix-huit ans. Ils devraient mesurer entre un mètre soixante et un mètre quatre-vingt-douze et passer les examens tant physiques que psychologiques chez un clinicien certifié de leur ville de résidence afin d'obtenir  un certificat médical d'aptitude en règle. La totalité des candidats devrait en outre  bénéficier d'une acuité visuelle quasi parfaite, ne pas présenter d'anomalies dans la vision des couleurs et avoir une pression artérielle en position assise qui ne dépasserait pas 140 pour 90. Sans oublier, bien sûr, les batteries de tests et les entraînements auxquels seraient ensuite soumis les trois heureux élus. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/Couv2/1508997860542513971579656212555n.jpgIls s'appellent Mia, Midori et Antoine. Ils ne se connaissent pas, vivent chacun à un bout de la planète, et s'apprêtent à passer les prochains mois ensemble, dans une aventure hors du commun. Parmi les milliers de participants, ils ont été tirés au sort afin d'effectuer ce dont tous les adolescents rêvaient : effectuer un voyage sur la Lune. Pendant 172 heures, ils vont évoluer sur une base spatiale aménagée dans les années 70 : DARLAH 2. Le but de l'expédition est assez peu clair, mais peu importe, c'est déjà suffisamment excitant d'aller sur la Lune. Mais tous les trois, la veille de leur départ pour Houston, vont vivre une expérience étrange, inquiétante, leur déconseillant de quitter la terre ferme. Qu'importe, leur rêve ne souffrira aucune annulation. S'ils avaient su. S'ils avaient pesé le pour et le contre, s'ils s'étaient fiés aux signes, à leur intuition. Car la Lune n'est peut-être pas aussi déserte qu'on le prétend. Et si les astronautes les accompagnant avaient une vague idée de ce que l'on peut trouver là-haut ? Et s'ils n'étaient pas supposés retourner sur la Lune ? Sur la Lune, personne ne vous entend crier... 

Pourtant peu attirée par le sujet, j'ai été très agréablement surprise par ce roman angoissant à souhait. L'ambiance monte en tension au fil des chapitres, avant même que la fusée n'ait décollé. Que ce soit les bribes de conversations de la NASA qui ne laissent rien présager de bon, ou la réaction instinctive et violente d'un ancien agent, atteint d'Alzheimer, qui assiste à un désastre programmé depuis sa maison de retraite, on sent rapidement que rien ne va se passer comme prévu. 

L'auteur délaie le départ, et permet au lecteur de se familiariser avec les personnage, de rendre encore plus fort tout ce qu'ils laissent sur Terre. L'alternance de points de vue donne un rythme au récit, car les adolescents sont loin de se ressembler, et n'ont pas du tout les mêmes préoccupations. Une fois l'alunissage effectué, tout change. Le décor, déjà se fait quasi apocalyptique. Tout est gris, silencieux, calme à souhait ou oppressant, selon la situation. Et tout dérape assez rapidement, entraînant le lecteur dans une course contre la montre. Tout est lié à l'arrêt du générateur d'oxygène, à l'autonomie des bouteilles d'oxygène. 

Sur la Lune, on meurt pour de vrai, sans préambule. La mort s'impose brutalement, de manière déstabilisante, ce qui contribue à amplifier l'angoisse. Tout est fait pour ressentir l'impuissance et la peur des personnages, et ça fonctionne très bien. Et loin d'être un roman d'apprentissage, 172 heures sur la Lune n'a pas vocation de rassurer, de ne faire qu'une demi-frayeur à son lecteur. On aimerait se tromper, on se trompe, on est baladés, la mayonnaise prend, on tourne les pages frénétiquement dans l'espérance d'un apaisement final qui ne vient jamais. 

Fantastique sans sombrer dans quelque chose de trop obscur, on est plutôt dans un très bon roman d'aventures qui fait froid dans le dos.172 heures sur la Lune, c'est le roman à dévorer sous sa couette avec une lampe de poche, celui qui réveille les monstres sous le lit et vous envoie dans l'espace pour une ballade tragique. Alors, prêt à partir ? 

Johan Harstad. 172 heures sur la Lune. Albin Michel, 2013. 478p.



Mardi 25 mars 2014 à 18:01

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La paix dans le monde, mais pas trop non plus... 

L'accusation tenait à ce que le jury garde à l'esprit la façon dont l'inculpée avait été choyée, préservée des coups durs. À y regarder de plus près, cependant, ce n'était en aucun cas la vérité : en même temps qu'Ann découvrait le mal qui régnait dans le monde, elle découvrait sa responsabillité. Tous les merveilleux avantages et privilèges dont elle jouissait dans l'existence n'existaient qu'en raison de l'exploitation des moins chanceux. Tel était l'enseignement des années 1960, l'époque où elle avait grandi. Les victimes dont les souffrances lui tordaient les entrailles – qui d'autres les persécutaient si ce n'était les siens ? Sa race, sa classe. "

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/etnosyeuxdoiventaccueillirlauroresigridnunez.jpgAlors que la fin des années 60 apporte à l'Amérique un vent de liberté et de bouleversements sociaux, Georgette George entame sa première année à l'université. Issue d'un milieu pauvre, cette situation est pour elle la seule solution afin d'échapper à son milieu. Pour Ann également. Sauf qu'Ann Drayton est riche, que ses parents sont présents et l'aiment, et qu'elle n'a rien connu des difficultés de la vie avant d'arriver ici. Georgette devient rapidement amie avec Ann, bien que les combats de cette dernière l'intéressent assez peu. Lutte pour les droits des Noirs, pour les droits des femmes... Il y a encore tellement à faire avant de pouvoir imaginer l'égalité entre les Hommes. La vie se charge de séparer les jeunes femmes, une énorme dispute aussi. Et quelques années plus tard, Georgette tombe dans les journaux sur un article où son ancienne amie est condamnée à perpétuité pour le meurtre d'un policier. Que s'est-il passé ? Et comment ces événements vont avoir un impact considérable sur la vie de Georgette ? En revenant sur son passé, sur sa vie de jeune adulte, Georgette le lie aussi à l'histoire d'un pays, d'une époque. 

Quel coup de coeur que ce roman ! Une vraie belle surprise ! En un seul roman Sigrid Nunez arrive à dresser un tableau précis, complet, fourmillant de détails des Etats-Unis des années 70. On ne se trouve pas ici cantonné au destin d'un seul personnage. Se mêlent celui de Georgette, d'Ann, de la soeur de Georgette, du père d'Ann, de telle ou telle personne croisée en chemin ... Cet enchevêtrement de vies dépeint une ambiance, une époque.
 Pas besoin d'en dire trop, une phrase, un détail, un adjectif suffisent à éclairer tout un pan de l'Histoire. 

On se plonge avec délice dans ce roman dense et vaste où chaque chose a sa place, où chaque phrase a son utilité.
 Et c'est extrêmement plaisant. On a envie de prendre son temps, de rester dans cet univers si longtemps fantasmé par ma génération (Ah les 70's, époque bénie de liberté, de désir de paix, de libération sexuelle) mais que l'auteur sait rendre de manière plus réaliste : La libération sexuelle n'empêche pas bon nombre de femmes de se faire violer, le désir de paix n'empêche pas les gens de se faire poignarder en pleine rue, la liberté oblige des milliers de jeunes à fuguer afin de vivre en communautés où ils trouveront parfois plus à perdre qu'à gagner. 

On lit ce roman à travers les yeux de Georgette, femme attachante, pourtant banale, dans une situation universitaire qui pourrait la sortir de son milieu, qu'elle exècre, et elle n'en fait rien. Elle abandonne l'université, prend un emploi sympathique mais commun, vit une vie à mille lieues de ce qu'elle avait pu espérer. A vrai dire, elle vit beaucoup la vie d'Ann par procuration, de loin, comme si la volonté de préserver cette amitié prenait le pas sur son propre quotidien.
 Et on peut dire qu'Ann demande de l'énergie... Infatigable, militante acharnée, rebelle à l'autorité, au gouvernement, plus attirée par la condition des Noirs que par n'importe quelle personne blanche en difficulté. Une volonté d'aider poussée à l'extrême, comme pour expier le passer d'une famille enrichie dans l'esclavage quelques siècles plus tôt. Une martyre de la ségrégation. Elle pourrait forcer l'admiration, elle agace, elle a tout mais ne veut rien, sa sainteté n'a d'égal que la haine qu'elle inspire. Et cette charmante brebis n'hésite pas à abattre un policier de sang froid ? Quelque chose ne colle pas, et Georgette veut faire la lumière sur ces événements. 

En bref; un roman extrêmement complet qui demande du temps, mais que l'on lit avec un plaisir inchangé du début à la fin. A lire si l'on aime les college novels, les romans fleuves qui englobent presque une vie entière, si l'on s'intéresse aux Etats-Unis des années 60/70, si l'on aime les destins de femmes, si l'on veut passer un excellent moment et se délecter d'une langue parfaitement maîtrisée.
 On pense à ce sens du détail de Joyce Carol Oates, on en redemande. 


Sigrid Nunez. Et nos yeux doivent accueillir l'aurore. Rue Fromentin, 2014. 405p.

Mardi 25 mars 2014 à 17:53

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 "Simplement parce que nous sommes entrés dans le monde moderne, en avons-nous terminé avec la souffrance ? En avons-nous terminé avec l'amour, avec la mort ? En avons-nous terminé avec les guerres ? Là, il y aura des sacrifices ! Et quand les parents se tuent au travail pour nourrir leurs enfants ? Sacrifice ?
Et lorsqu'une mère meurt en couches ?
Sacrifice" 

http://et-en-plus-elle-lit.cowblog.fr/images/sacrificealune1450819616x0.jpgIls s'appellent Eric et Merle. Ils sont condamnés à vivre sept vies, sept vies ensemble sans vraiment être ensemble. Mère et fils, frère et soeur, amants, pendant sept lunes ils vont devoir rejouer le sacrifice afin d'expier le premier meurtre. Sept époques, la même île de Blessed, mystérieuse, secrète, fleurie de ces orchidées dragon qui peuvent tuer, soigner, faire oublier... Lorsqu'Eric débarque sur l'île pour un reportage, il s'agit juste de se renseigner sur une rumeur étrange : ici les gens ne vieillissent pas, il n'y a pas de naissances, pas d'enfants. Et une partie de l'île est inaccessible. A force de fouiller, ce reporter va découvrir qu'il est au coeur d'un cycle commencé il y a des siècles et des siècles, comme une malédiction vouée à se reproduire. Mais il n'est pas seul, il y a Merle, celle qui lui donne l'impression de rentrer à la maison, celle dont il ne veut jamais être séparé. Comment le pourrait-il ? Ils sont liés depuis la nuit des temps, et pour toujours, si la lune le veut. 

Pas facile de parler de ce roman tant il peut sembler complexe au premier abord. Un chapitre par lune, avec un retour au dernier chapitre sur la situation initiale. Pas vraiment le temps de connaître bien les personnages que l'on file à une autre époque, en remontant le temps à chaque chapitre.
 On déroule le fil de l'histoire à l'envers, on reprend la chronologie au départ pour espérer modifier cette malédiction, et pourtant, le lecteur impuissant assiste à la répétition de l'antique sacrifice, condamnant les deux personnages à une mort assurée, mais également à une autre chance de se retrouver, plus tard, au même endroit. 

La plume de Marcus Sedgwick ne cherche pas, malgré les apparences, à perdre son lecteur. Il se contente tout d'abord de nous donner quelques indices, puis il les dissémine au fil des chapitres, laissant au lecteur la tâche de reconstituer le puzzle, de remettre chaque chose à sa place. Tour à tour conte nordique, roman d'anticipation, légende gothique, les styles se suivent sans se ressembler, mais laissant toujours une impression d'unité, de fil conducteur. Les éléments récurrents peuplent ce récit, entre les prénoms, la figure du lapin, celle de l'oubli, le thé, les orchidées... Autant de détails qui donnent une impression de déjà vu aux histoires, un encrage dans le passé, le futur.
 

On ne peut qu'être touché par cette histoire belle et violente, tragique et si poétique. C'est un roman qui marque, qui reste, qui impose son empreinte au lecteur. Naviguant à travers l'histoire et l'imagination, mêlant les genres et bouleversant son lecteur, Marcus Sedgwick a très bien réussi à rendre ce roman indispensable. 


Marcus Sedgwick. Sacrifice à la lune. Thierry Magnier, 2013. 331p.

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